La critique de Marie-Noëlle Tranchant
Félix (Sergio Castellito) le reconnaît lui-même, il ne quitte rien ni personne. Il ne parvient pas plus à fiare son deuil de son père, mort depuis deux ans déjà, qu'à débarrasser son bureau encombré de vieux papiers et de souvenirs. Jusqu'au soir où sa femme (Isabelle Gelinas) explose et entreprend de vider son antre manu militari. Il y retrouve le vieux pardessus de son père, et avisant par la fenêtre un clochard installé dans ses cartons, au pied de l'église, il descend lui apporter le manteau. C'est du cachmire? demande le SDF (Dominique Pinon, en une seconde épatant de condescendance flegmatique). A peine Félix est-il rentré chez lui que le téléphone sonne: la voix parternelle (celle de Michel Serrault) lui reproche son geste et lui enjoint de récupérer le manteu.
Dès lors, la vie de Félix va se partager entre ses déambulations extravagantes à travers Paris, pour tenter de retrouver le pardessus que le clochard s'est empressé de fouguer dans le quartier de la Goutte d'Or, et ses relations ruineuses avec son père, qui mulitplie les communications téléphoniques en PCV de l'au-delà. Le meeteur en scène trace ces deux axes, horizontal et vertical, aussi rigouresusement qu'abscisse et ordonnée, et là-dessus, se lance dans une suite d'opérations délirantes, jusqu'à ce que Félix, son père et le manteau aient trouvé leur juste place. Alors Félix devient un héritier désencombré, capable d'aller vers l'avenir parce qu'il sait ce qu'il doit garder du passé (ce manteau de ténèbres que son père portait sous l'Occupation).
Le talent d'Arthur Joffé est d'une originalité et d'une richesse uniques dans le paysage français de la comédie (il faudrait plutôt regarder du côté de Woody Allen et de Capra). On avait à peine eu le temps de s'en rendre compte avec son précédent film, Que la lumière soit !, qui n'avait pas tenu l'affiche malgré ses qualités. Il ne faut pas manquer ce nouveau rendez-vous avec un auteur d'une imagination si singulière, qui se sert aussi bien du comique de boulevard (avec le banquier ou l'huissier) que du mot d'esprit psychanalytique (tefillin-téléphone, lors d'un dialogue avec un rabbin, spirituel aux deux sens du mot), du pittoresque urbain (le bar de la Goutte d'Or, le flot des rollers) que du merveilleux des contes (le prince noir), pour pénétrer dans le labyrinthe intérieur de Félix, où l'attend son Minotaure. Hilarant, émouvant névrotique, enfantin, indécis et portant déterminé, perdu dans le monde et perdant, mais accroché à ce mystérieux fil d'Ariane téléphonique qui le guide vers le profund de lui-même, Sergio Castellito traverse le film dans une solitude nuageuse, parfaitement accordée à l'onirisme de la mise en scène. C'est cet art du rêve éveillé qui fait le style de Joffé. Sa comédie procède par associations d'idées ou d'images, bric-à brac foisonnant d'émotions, de relations, de fantasmes, de symboles, de questions, qui conduisent des bizarreries de la vie au mystère du sens.