Arthur Joffé, des larmes au rire

Brigitte Baudin

Il joue avec Dieu, la religion, l'amour, la vie, la mort. Son cinéma échappe aux modes, aux normes, aux conventions. Il est inventif, poétique, original. Arthur Joffé est un conteur, un rêveur éveillé qui regarde le monde avec des yeux d'enfant et nous fait croire à l'impossible.

Douze ans après Alberto Express, une comedie sur la naissance, sept ans après Que la lumière soit! (qui sort en DVD fin aoüt), une fantasie divine, Arthur Joffé met un point final à sa triologie avec Ne quittez pas!, une féerie sur le deuil.

Félix Mandel (Sergio Castellito) est conservateur et dêsordonné. Son bureau est rempli d'objets hétéroclites, de vieux papiers dont il ne peut se séparer. Lucie (Isabelle Gélinas), son épouse, décidé de tout jeter. Elle lui laisse seulement un vieux manteau noir ayant appartenu à son père, mort depuis deux ans. Félix donne le vêtement à un clochard sans se douter qu'il va s'attirer les foudres paternelles et se ruiner en coups de téléphone avec l'au-delà.

"J'ai perdu mon père, le cinéaste Alex Joffé, en 1995," explique Arther Joffé. "Nous étions très proches. Notre relation était passionnelle. Notre dialogue s'est alors brutalement interrompu pour laisser la place au vide, à l'absence. La douleur du deuil, c'est de ne plus pouvoir se parler. La communication est devenue impossible. En 1999, quatre ans après la disparition de mon père, j'ai donc écrit ce scénario. J'avais besoin de tisser des liens invisibles avec lui, de rétablir un contact, aussi ilusoir soit-il."

Et comme Arthur Joffé traite les sujets graves avec légèreté et dérision, il a imaginé une fable rocambolesque pleine d'humour et de fantaisie où le téléphone portable sert de trait d'union entre les hommes et l'au-delà. Le film raconte l'histoire d'une obsession, de l'exportation des névroses d'une génération à une autre, qu'il faut essayer de comprendre pour ensuite en déposer le fardeau.

"Le portable est l'objet du siècle, reprend Arthur Joffé. Il permet aux gens de se sentir moins seuls, moins isolés. Plus que jamais la parole est tarifée. Cela fait le bonheur des télécoms, que se nourrissent de cette solitude et du besoin de communique à n'importe quel prix. Pour Félix, le téléphone est le seul lien qu le relie à son père. Il est obsédé par ses conversations très onéreuses avec l'invisible qui le mettent sur la paille et au ban de la société. Sa femme part avec son banquier (Tchéky Karyo). Il n'a plus de toit. Il vit dans un foyer de sans-abri. Comme Job dans la Bible, il perd. Qu'importe! Il poursuit sa quéte. Il achève son apprentissage du deuil, un long et difficile travail intérieur. Il fait la paix avec son père, donc avec lui-même."

Arthur Joffé truffe ce parcours initiatique semé d'embüches des scènes truculentes à la Woody Allen: le psy (qu'il interprète) qui ne décroche pas un pot mais empoche l'argent sans brocher. Ou l'hilarante visite chez le rabbin (Maurice Bernart) qui donne le meilleur des tuyaux, la prière ouvrant gratuitement les portes de standard du Paradis. "Je ne suis pas religieux mais j'ai été élevé dans la confession juive. L'humour fait partie de nos traditions, de notre patrimoine culturel et émotionnel. C'est salvateur. Il nourrit l'espoir. C'est l'arme la plus puissante contre le désepoir.